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Origine : http://www.cndp.fr/revueDEES/notelecture/nwespritcap.htm
Depuis une dizaine d'années, Luc Boltanski élabore
une « sociologie morale » de l'action qui étudie
les valeurs et la construction des arguments mobilisés par
les acteurs au cours d'épreuves ou de conflits, qu'ils soient
professionnels ou politiques. Dans Le Nouvel esprit du capitalisme,
et à la suite de Max Weber, Luc Boltanski, en compagnie d'Eve
Chiapello, chercheuse à HEC, montrent que ce sont les valeurs
dominantes du capitalisme, des années 60 à aujourd'hui,
et leur influence sur les décideurs, qui lui ont permis d'assurer
constamment sa légitimité auprès de la société,
de désarmer les critiques de ses adversaires, et de renouveler
la nécessaire motivation des cadres.
Les auteurs rappellent les deux formes de critique du capitalisme,
depuis les origines : la critique « sociale » lutte
contre la misère et les inégalités dues à
l'égoïsme des intérêts particuliers ; la
critique « artiste », quant à elle, dénonce
l'inauthenticité de la société marchande, et
l'étouffement des capacités créatives de l'individu.
Afin de dépasser les oppositions qui s'étaient développées
après mai 68 face au capitalisme monopolistique et bureaucratique,
les consultants en management et les dirigeants d'entreprises ont
habilement récupéré les thèmes de la
critique artiste, afin d'imposer le réseau comme modèle
emblématique d'un capitalisme… libertaire. Le cadre
devient de préférence un « manager » ou
mieux un « coach », mobilisant chacun des salariés
à tous les niveaux dans des structures légères
et innovantes. L'intuition créatrice est réhabilitée
; la carrière devient une succession continue de projets,
qui augmentent à chaque fois l'employabilité du salarié.
Celui-ci se doit d'être mobile, enthousiaste, flexible, disponible,
convivial, charismatique.
Les auteurs voient même dans ce modèle de quoi constituer
un véritable univers idéologique, un registre d'action
en plus des « cités » déjà établies
dans La Justification : les économies de la grandeur (1991)
: il s'agit de la « cité par projets ». Celle-ci
vise à la création continue de réseaux informels
et des profits qui peuvent en être tirés, en s'appuyant
sur des investissements essentiellement immatériels (temps,
capital social, son capital humain personnel). L'externalisation
des contrats de travail et des coûts (y compris sociaux),
l'intensification des contraintes par la flexibilité, la
précarisation généralisée sont les piliers
de l'exploitation des immobiles (ouvriers, bassins d'emploi, nations)
par les mobiles (marchés financiers, multinationales, voire
consommateurs).
La sociologie de Boltanski s'inspire à la fois de la tradition
compréhensive germano-américaine (M. Weber, G. Simmel,
interactionnisme symbolique, Berger et Luckmann…), et de la
nouvelle socioéconomie de l'innovation (M. Callon, B. Latour,
L. Thévenot, M. Granovetter). A l'instar de La Justification,
Le Nouvel esprit du capitalisme appartient au genre de la «
Grande Théorie » (C. Wright Mills), et peut dérouter
par l'abstraction et la complexité de ses concepts et de
ses analyses. Surtout, en mettant l'accent sur la cohérence
et la pertinence des arguments utilisés dans les conflits,
Boltanski a peut-être tendance à surestimer la rationalité
de ces derniers. Les structures sociales, au niveau micro-, macro-,
ou méso-, n'ont pas toujours besoin d'une morale ou d'un
« esprit » pour s'imposer. A trop vouloir se démarquer
à la fois de la « sociologie du soupçon »
de son ancien compagnon, Pierre Bourdieu, et d'un relativisme radical
dans l'air du temps, le constructivisme nominaliste de Boltanski
a tendance à négliger des phénomènes
importants tels que la domination ou la violence, symbolique ou
non. A ces réserves près, Le Nouvel esprit du capitalisme
représente une somme particulièrement riche et cohérente,
pouvant d'ores et déjà être utilisée
dans notre discipline.
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