"Nouveau millénaire, Défis libertaires"
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Note de lecture Le Nouvel esprit du capitalisme
Luc Boltanski, Eve Chiapello. Paris : Gallimard, 1999. 843 p. (Essais)
Fiche réalisée par : Eric Barbot, professeur de SES au lycée Albert-Einstein à Ste Geneviève des Bois

Origine : http://www.cndp.fr/revueDEES/notelecture/nwespritcap.htm


Depuis une dizaine d'années, Luc Boltanski élabore une « sociologie morale » de l'action qui étudie les valeurs et la construction des arguments mobilisés par les acteurs au cours d'épreuves ou de conflits, qu'ils soient professionnels ou politiques. Dans Le Nouvel esprit du capitalisme, et à la suite de Max Weber, Luc Boltanski, en compagnie d'Eve Chiapello, chercheuse à HEC, montrent que ce sont les valeurs dominantes du capitalisme, des années 60 à aujourd'hui, et leur influence sur les décideurs, qui lui ont permis d'assurer constamment sa légitimité auprès de la société, de désarmer les critiques de ses adversaires, et de renouveler la nécessaire motivation des cadres.

Les auteurs rappellent les deux formes de critique du capitalisme, depuis les origines : la critique « sociale » lutte contre la misère et les inégalités dues à l'égoïsme des intérêts particuliers ; la critique « artiste », quant à elle, dénonce l'inauthenticité de la société marchande, et l'étouffement des capacités créatives de l'individu. Afin de dépasser les oppositions qui s'étaient développées après mai 68 face au capitalisme monopolistique et bureaucratique, les consultants en management et les dirigeants d'entreprises ont habilement récupéré les thèmes de la critique artiste, afin d'imposer le réseau comme modèle emblématique d'un capitalisme… libertaire. Le cadre devient de préférence un « manager » ou mieux un « coach », mobilisant chacun des salariés à tous les niveaux dans des structures légères et innovantes. L'intuition créatrice est réhabilitée ; la carrière devient une succession continue de projets, qui augmentent à chaque fois l'employabilité du salarié. Celui-ci se doit d'être mobile, enthousiaste, flexible, disponible, convivial, charismatique.

Les auteurs voient même dans ce modèle de quoi constituer un véritable univers idéologique, un registre d'action en plus des « cités » déjà établies dans La Justification : les économies de la grandeur (1991) : il s'agit de la « cité par projets ». Celle-ci vise à la création continue de réseaux informels et des profits qui peuvent en être tirés, en s'appuyant sur des investissements essentiellement immatériels (temps, capital social, son capital humain personnel). L'externalisation des contrats de travail et des coûts (y compris sociaux), l'intensification des contraintes par la flexibilité, la précarisation généralisée sont les piliers de l'exploitation des immobiles (ouvriers, bassins d'emploi, nations) par les mobiles (marchés financiers, multinationales, voire consommateurs).

La sociologie de Boltanski s'inspire à la fois de la tradition compréhensive germano-américaine (M. Weber, G. Simmel, interactionnisme symbolique, Berger et Luckmann…), et de la nouvelle socioéconomie de l'innovation (M. Callon, B. Latour, L. Thévenot, M. Granovetter). A l'instar de La Justification, Le Nouvel esprit du capitalisme appartient au genre de la « Grande Théorie » (C. Wright Mills), et peut dérouter par l'abstraction et la complexité de ses concepts et de ses analyses. Surtout, en mettant l'accent sur la cohérence et la pertinence des arguments utilisés dans les conflits, Boltanski a peut-être tendance à surestimer la rationalité de ces derniers. Les structures sociales, au niveau micro-, macro-, ou méso-, n'ont pas toujours besoin d'une morale ou d'un « esprit » pour s'imposer. A trop vouloir se démarquer à la fois de la « sociologie du soupçon » de son ancien compagnon, Pierre Bourdieu, et d'un relativisme radical dans l'air du temps, le constructivisme nominaliste de Boltanski a tendance à négliger des phénomènes importants tels que la domination ou la violence, symbolique ou non. A ces réserves près, Le Nouvel esprit du capitalisme représente une somme particulièrement riche et cohérente, pouvant d'ores et déjà être utilisée dans notre discipline.